Perrier, Charles. "École Anglaise: Les Préraphaélistes.Les Aquarellistes." LArtiste 5.1é (1é Sep. 1855), 29-32.
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Il y a quelques années, on a beaucoup parlé des préraphaélistes anglais, qui voulaient, disait-on, suivant lexemple des novateurs de lécole de Munich, remonter par delà Raphaël, le corrupteur, vers les sources de lidéal et de la beauté pure. Un éditeur allemand fut même chargé de reproduire, par la lithographie et la gravure, dans un ouvrage spécial, les uvres les plus parfaites de Cornélius, dOverbeck, de Schnorr, de Veit, de Schadow, les plus propres à servir de modèle et à former des prosélytes. Les résultats de cette tentative ont été, on peut en juger aujourdhui, tout à fait négatifs. Les préraphaélistes anglais ont fait fausse route.
Non sans raison. La direction de lesprit dun peuple en fait dart ne peut guère être lobjet dun choix raisonné, cest linstinct seul qui fait loi en pareille matière. Autant la voie nouvelle sappropriait, merveilleusement à lesprit austère des imitateurs allemands, partisans fidèles de lidée, autant elle devait répugner aux tendances réalistes des artistes anglais. Les uns sont mystiques, les autres sont observateurs. Les mystiques sassocièrent à la pensée de Durer, les observateurs ne semparèrent que des procédés matériels de Jean de Bruges et de Van Eyck.
Ces procédés mêmes, ils les ont transformés de manière à les rendre méconnaissables. La peinture de MM. Hunt et Millais, quon nous donne pour le dernier mot du préraphaélisme anglais, ne ressemble à celle daucun maître connu. Son seul point de ressemblance avec les anciens so [sic] trouve dans la minutie, dans le précieux de tous les détails. Du reste, un faire à part, et, en tout point, nouveau. Le fini de M. Millais nest pas le fini de Gérard Dow. Celui-ci était minutieux par amour de la minutie, celui-là a un autre but aussi évident, qui est de faire illusion. Les préraphaélistes anglais, en sont encore au trompe-lil. Cétait bien la peine de rétrograder de plusieurs siècles!
La pensée, dans les uvres de M. Millais, na jamais que le second rang. Quand il lui permet dapparaître, cest toujours pour être la très-humble servante de la forme et de la reproduction matérielle des objets. Tel est le Retour de la colombe de larche, tels lOrdre délargissement et Ophélia. Il faut se garder de rien préjuger de ces titres. Il faut voir les uvres qui, en réalité, nont aucun sens. Le Retour de la colombe nest pas un tableau; on y cherche vainement la réalisation du programme. Cest un prétexte à peinture, rien de plus. Nous y voyons deux femmes qui caressent une colombe, et nous mettons les plus pénétrants au défi dy trouver autre chose. Un titre moins ambitieux eût été de mise. En prenant luvre telle quelle est, la première chose qui nous frappe, cest que lauteur poursuit, comme les Adeptes, une chimère aussi insaisissable que le grand uvre. Il est clair que lartiste ne peut arriver à lillusion complète, a limage parfaite de la réalité. Ceci admis, à quoi bon soutenir, comme Jacob, une lutte impossible? Chaque pas dans cette voie trahit une faiblesse. A peine parvenu à réfléchir complètement deux objets, si vous les réunissez, lillusion cesse, non sans détriment pour leffet du tableau. La convention, quoi quon en pense, est rigoureusement nécessaire: marchander est inutile. Pourquoi donc ne pas renoncer volontairement à cette part de réalité que lart exige quon lui sacrifie, quand les résultats sont si grands et que le sacrifice coûte si peu?
Cest dans les chairs quexcelle M. Millais. Par un procédé qui lui est particulier, et qui consiste dans des empâtements rehaussés dun pointillé très-varié, il arrive à la représenter avec une vérité étonnante. Cest bien la chair des visages anglais, haute en couleur, abondante et ferme. Le malheur est que les têtes paraissent à peine appartenir aux corps quelles surmontent. Ce sont des pièces rapportées. De même des vêtements. Lune des deux femmes a, sur sa robe aux reflets violacés, une sorte de chasuble blanche. Cela tranche avec la vivacité dun morceau, de papier blanc qui serait collé sur le fond noir. La raison en est simple. Copier lapparence dun objet isolé nest pas le plus difficile, mais arriver à rendre lapparence de la nature dans son ensemble, voilà où lart de ces imitateurs sarrête. La paille, ou plutôt le foin, que les deux principaux acteurs foulent aux pieds, est ce que M. Millais a traité avec le soin le plus méticuleux. On jurerait que ce sont de véritables fétus emprisonnés entre la glace et le panneau. Mais, voyez le beau résultat! la paille fait illusion, et les personnages ne sauraient tromper les regards les moins exercés! Ce qui a le plus dimportance est devenu laccessoire. Quant à lexpression, il nen est pas même question.
Même système dans lOrdre délargissement. Ici, du moins, il y a une pensée. Mais, comme toujours, elle disparaît sous limportance exorbitante des détails. On pourrait dire que le réalisme létouffe. Cest surtout dans Ophélia quapparaissent dans leur vrai jour les écueils insurmontables de cette imitation puérile. Ce tableau est curieux, trop curieux même, car cest là son plus grand, son seul mérite. Ce nest pas une uvre faite demblée, cest encore un racolage dobjets isolés qui se joignent à peine, et dans lesquels il y aurait à faire un bon abatage. La figure de la jeune fille, figure très-charnue, et, laissant voir le sang sous le derme, est parfaitement imitée, mais lair ne circule pas autour de la tête, et il ny a aucune perspective qui la relie aux objets environnants. Est-elle sur leau? est-elle ailleurs? on ne sait; elle semble nappartenir à rien. Elle est suivie de vêtements légers qui naccusent la forme daucun corps. Ce corps ne peut pourtant pas être loin, car leau saumâtre qui le supporte na certainement pas un pied de profondeur. Dans la Colombe, les soins du peintre sétaient portés sur une poignée de litière, ici, cest sur les feuilles des arbres qui se penchent devant la pauvre Ophélia. Ces feuilles, isolées, sont vraies; mais densemble elles ne signifient rien et sont de la couleur la plus fausse quon puisse imaginer. Pendent que le spectateur samuse à les compter, le cadavre de la jeune fille passe tristement inaperçu. On sétonne de la patience du peintre; mais la poésie de Shakspeare, quest-elle devenue?
M. Hunt est lalter ego de M. Millais. Qui connaît lun connaît lautre. M. Hunt paraît cependant se soucier un peu plus de lexpression. Mais cest une expression pour ainsi dire cristallisée. Nouvel écueil de ce genre de peinture. Les personnages de M. Hunt ont lapparence de momies, qui, dans leur sommeil séculaire, auraient conservé une attitude expressive. On sent que le rictus est stéréotypé sur leur visage immobile, et quils ne pourraient donner une autre expression à leurs traits. M. Hunt se lance volontiers dans les sujets abstrus. Sa Lumière du monde ne sexplique pas très-clairement. Le Christ marche dans les ténèbres, portant à la main une lanterne qui éclaire sa face divine de reflets blafards. Par ce mot divine, jentends plutôt ce quelle devrait être que ce quelle est réellement. Où va le Christ à cette heure de la nuit où le coq na pas encore chanté?où sa lanterne le guide. Singulière allégorie! Est-ce le Christ, est-ce la lanterne qui est la lumière? Quimporte? Le véritable sujet du tableau, nest-ce pas pour M. Hunt cet éclairage fantasmagorique et les brins dherbe qui se croisent sous les pieds du Christ? Et voilà ce que les préraphaélistes anglais entendent, quand ils parlent de la régénération de lart.
M. Hunt nest pas comme M. Millais le peintre de la chair vive. Son talent pratique, qui, nous le reconnaissons volontiers, est aussi porté très-loin, sexerce de préférence sur la disposition des ombres et des lumières. Cest encore le principal mérite de Claudio et Isabella, deux momies entièrement pétrifiées malgré leurs gestes, mais parfaitement éclairées, et des Moutons égarés, un tableau qui vous mène bien loin de Landseer. Le pelage des moutons y est imité mèche par mèche; les plantes, les fleurs, les papillons, sont traités dans le même goût. Lherbe est dun vert odieux, mais ou en pourrait compter tous les brins. De tous ces enfantillages, il ny a que leffet de lumière qui soit véritablement louable. Il est fâcheux quil ne serve quà éclairer un paysage dune fausseté de tons insupportable.
Sil faut dire toute notre pensée, les véritables préraphaélistes sont moins MM. Hunt et Millais que MM. Dyce, Cope, Herbert, Dobson et Poole, qui, sans avoir une inspiration beaucoup plus franche, semblent du moins sinspirer plus volontiers de lesprit que de la forme des anciens maîtres. Dans ce genre, M. Dyce a exposé une Vierge avec lenfant qui peut passer pour un des meilleurs tableaux de lexposition anglaise. Le coloris, excessivement ténu, a, malgré sa légèreté, quelque chose dopaque qui ne déplait pas. Les formes sont dune pureté et dune simplicité quon peut, à juste titre, nommer préraphaélesques. Lenfant Jésus que soutient son bras gauche est hardiment dessiné sans avoir les formes amples de ceux de Raphaël et de M. Ingres. De la main droite, la Vierge tient un livre sur lequel elle fixe un regard clair et limpide, dune hardiesse ingénue. Ce tableau nous parait être de la descendance directe du Pérugin.
Si nous ne nous trompons, cest à létude des magnifiques dessins de Schnorr sur des motifs de lAncien et du nouveau Testament que M. Dyce doit lEntrevue de Rachel et de Jacob. Sans copier trop visiblement le genre du compagnon et du rival dOverbeck et de Cornélius, M. Dyce a puisé à sa source de salutaires enseignements. Son tableau est bien composé et dun style assez sévère. Il y a beaucoup de grâce dans la pose pudique de la jeune Vierge, et de sentiment dans le geste plus hardi et plein de désir de Jacob.
Le roi Joas lançant la flèche de la délivrance est dune rigidité de conception ultra-allemande. Cest une uvre trop abstraite ou trop incomplète. La majorité des spectateurs ny voit quune belle académie, habilement rehaussée de couleurs et représentant un homme qui lance une flèche. Faut-il y voir autre chose? Cest ce que le peintre na pas assez clairement indiqué.
Saint Jean-Baptiste devant Hérode de M. Herbert est du même style que le Roi Joas, cest-à-dire que cest une peinture froide et solennelle qui nexcite que médiocrement lintérêt. Il en est de même de Léar déshéritant Cordélia, du même auteur, et de la Mort du roi Léar de M. Cope. Certes, rien nest plus pathétique et plus émouvant que cette triste, triste histoire du roi Léar, ce père imprudent qui mesure lamour de ses filles à leurs flatteries et à leurs caresses et qui meurt désespéré, ayant fait lui-même le malheur de sa vie en déshéritant la pauvre Cordélia, la seule qui fût digne de lui. Eh bien, tous les ressorts dramatiques mis en uvre par Shakspeare dans ce sombre poëme, ces peintres les ont employés presque sans résultats. Ce qui, chez le poëte, était si profondément tragique, est devenu, sous leur pinceau, morne et languissant. Pourquoi? Est-ce à dire que MM. Cope et Herbert soient dénués de talent? Nullement. Étaient-ils dénués de talent ces audacieux qui, presque de nos jours, chaussant le cothurne tragique, essayèrent de recueillir lhéritage de Corneille et de Racine? Non; mais le souffle leur manquait, ce souffle si puissamment original qui animait ces deux grands maîtres, alors que dun effort simultané ils ressuscitaient pour la France lère de Sophocle, dEuripide et dEschyle. Le temps nétait plus à la tragédie; de là défaut absolu dinspiration. En Angleterre, le temps na jamais été à cette rigidité méthodique quexige le préraphaélisme. Le drame ou le roman, ni épopée, ni tragédie, voilà ce qui convient aux Anglais, surtout aux peintres. Elle sassimilait parfaitement, au contraire, au genre grave, austère et recueilli de la mystique Allemagne. Le préraphaélisme est encore presque aussi florissant à Munich que dans les plus beaux jours de sa renaissance. En Angleterre, il est mort-né. Là-bas, une révolution complète, ici une comédie qui ne mérite pas le nom démeute. Le tout pour une raison bien simple: une révolution nest pas l'uvre de quelques hommes. Ainsi entreprise, elle avorte. Pour réussir il lui faut un autre élément, infaillible, celui-là, autant quindispensable: la popularité.
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